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Au coeur du business de la vanille malgache

Universellement appréciée, la vanille fait les affaires de Madagascar, premier producteur mondial. Mais derrière l’importante activité économique générée par cet « or vert », se cachent nombre de zones d’ombre.

Par Hery Andriamiandra

Arôme le plus prisé au monde, la vanille est aujourd’hui présente partout : de la parfumerie à la pâtisserie, en passant par les sodas, yaourts, crèmes glacées et autres produits de grande consommation moins soupçonnables comme la lessive et le tabac, rares sont les secteurs qui ne font pas appel aux vertus de cette épice. Un engouement qui fait sans conteste les affaires de la ville malgache de Sambava, capitale mondiale de la vanille. Et pour cause : à 250 dollars le kilogramme, cette épice est, après le safran, la plus chère au monde. Une aubaine pour Madagascar qui, avec près de 2500 tonnes d’exportations annuelles- 70  % de l’offre mondiale- engrange de copieuses recettes (602 millions de dollars en 2021, selon les données de la Banque centrale de Madagascar) grâce à cet « or vert ». De fait, les cours actuels ont beau être inférieurs aux niveaux stratosphériques atteints en 2017 (jusqu’à plus de 600 dollars le kilogramme), après le passage du cyclone Enawo, ils n’en constituent pas moins une véritable fortune dans un pays où le revenu par habitant est inférieur à 500 dollars par an. Résultat : dans les rues de la provinciale Sambava, on ne compte plus les 4×4 tape-à-l’œil des négociants enrichis par le commerce de la précieuse épice et les motos rutilantes de « fils à papa », qui slaloment au milieu des nids-de-poule.

La rue du marché à Sambava, capitale mondiale de la vanille.
Crédit photo : T. Bernardo

Travail de longue haleine

Pourtant, si tout le monde veut profiter du filon de la vanille, sa culture, elle, est loin d’être une sinécure. Contrairement à d’autres régions du globe comme l’Amérique du Sud (notamment le Mexique, dont l’orchidée est originaire), où la fécondation de la fleur est assurée par la melipone ou Melipona – un genre d’abeille sans aiguillon –, à Madagascar, tout doit être pollinisée manuellement, en l’absence d’animaux fécondateurs suffisamment efficaces. Et la plante ne produit de fleurs qu’après trois à cinq années de culture. Il faut ensuite attendre huit à neuf mois avant que les fruits (les fameuses « gousses ») arrivent à maturité. Une fois cueillies, les gousses sont préparées selon un procédé traditionnel de transformation qui comprend trois grandes étapes : un traitement thermique initial des fruits verts (échaudage et étuvage, durant respectivement 3 min et de 24 à 72 heures), le séchage, qui permet de stabiliser le produit (le séchage complet dure 2 à 3 mois), et enfin, la phase d’affinage en atmosphère confinée (processus comparable au vieillissement du vin et s’étalant lui aussi sur plusieurs mois).

Au final, la préparation peut nécessiter jusqu’à un an et demi de travail afin que les gousses atteignent leur plein potentiel aromatique… et financier.  De même, indépendamment de ce labeur fastidieux, il faut aussi compter sur la clémence de Dame Nature. Or, dans cette région de l’océan Indien, la saison des cyclones fait souvent des ravages… Survenu en mars 2017, le tristement célèbre Enawo, qui a frappé de plein fouet la région Sava, s’est ainsi soldé par la mort de 81 personnes, la destruction de plus de 250 000 foyers, et l’endommagement des trois quarts du verger vanillier alors en production.

Menaces sur la filière

Mais au-delà des aléas climatiques et environnementaux, pointent d’autres menaces, particulièrement préjudiciables à la filière. « À l’approche des récoltes, au moment où les champs de vanille valent le plus, cette richesse potentielle attire immanquablement son lot de voleurs, des individus prêts à tout pour aller récupérer les gousses », explique un observateur local sous couvert d’anonymat. La flambée des prix a en effet engendré le développement d’une petite criminalité (rapines, agressions) qui tourne parfois au drame, les communautés faisant davantage confiance à la justice populaire qu’à la police pour protéger leurs plantations. Les médias nationaux relaient ainsi ponctuellement des cas de personnes soupçonnées ou reconnues coupables de vol, qui ont été lynchées.

Afin de se prémunir contre ces vols, les planteurs qui n’ont pas les moyens de sécuriser leurs parcelles sont de plus en plus nombreux à opter pour une récolte prématurée des gousses, qui se traduit par une baisse significative du taux de vanilline – molécule à l’origine de la qualité aromatique de l’épice ­–, la quintessence aromatique du fruit étant atteinte dans les derniers mois, semaines et jours du mûrissement. Ce ratio, normalement compris entre 1,8 et 2,4 %, peut alors chuter jusqu’en dessous des 1 %, altérant considérablement la qualité du produit « fini ». Autre pratique pointée du doigt : le conditionnement sous vide de gousses gardées d’une récolte sur l’autre, qui permet de conserver l’humidité plus longtemps et d’augmenter ainsi le poids du fruit afin d’en tirer un meilleur prix. Prohibée par l’État depuis 2016, cette méthode affecte elle aussi la teneur en vanilline, et favorise en outre le développement de substances chimiques et moisissures nuisant au profil aromatique de l’épice. Contacté, un opérateur du secteur admet que « les producteurs ont la fâcheuse habitude d’utiliser des méthodes peu orthodoxes, pour revendre au prix maximum, à l’ouverture de la commercialisation officielle ». Pas étonnant dans ces conditions que ce soit tout le système de production de la vanille malgache qui en pâtisse, avec une mauvaise image qui rejaillit sur l’ensemble de la filière.

Initiatives prises

Conscients du danger, plusieurs acteurs du secteur ont décidé de s’organiser, en créant notamment une Plateforme nationale de la vanille (PNV), chargée de rendre ses lettres de noblesse à la reine des épices en lançant une date officielle d’ouverture de récolte et en améliorant la traçabilité de la production via la multiplication des contrôles et identifications des planteurs. Depuis 2018, les exportateurs de la Sava ont pour leur part carrément mis sur pied une association dotée d’une caisse permettant de distribuer une prime aux personnes dénonçant les mauvaises pratiques. Un système qui, s’il semble faire ses preuves avec la diminution constatée des vols et des plaintes enregistrées depuis le lancement de cette initiative, génère inévitablement un climat de suspicion généralisée. Jamais très bon pour la qualité du vivre-ensemble…

Enfin, comme le rappelle Yves Jégourel, maître de conférences à l’université de Bordeaux et directeur adjoint du cercle Cyclope – une société d’études spécialisée dans l’analyse des marchés mondiaux des matières premières –, « la bonne nouvelle [les prix élevés de la vanille sur le court terme, NDLR] ne l’est en réalité pas nécessairement sur le long terme ». Le chercheur relève ainsi que « l’une des raisons historiques pouvant expliquer la domination malgache est d’ordre économique : dans un contexte national de forte pauvreté […], l’activité peut être maintenue lorsque la production des autres pays devient déficitaire ».

Concurrence

En clair, Madagascar est le seul pays producteur de vanille qui soit « assez» pauvre pour accepter des niveaux de prix bas, en toute circonstance. À l’inverse, les autres grands pays producteurs (Indonésie, Papouasie Nouvelle-Guinée, Mexique…), plus riches, ont tendance à réinvestir la filière uniquement lorsque la courbe des prix (re)devient intéressante. C’est précisément le cas aujourd’hui et au niveau de cours actuel, nul doute que la concurrence ira croissant. De même, la hausse des prix de la vanille rend mécaniquement plus attractif tout substitut présentant un coût plus abordable. C’est notamment le cas du clou de girofle, dont l’essence, riche en eugénol, permet également de produire de l’arôme naturel de vanille, ou encore de la vanilline de synthèse, particulièrement prisée des industriels en période de cours élevés, ces derniers cherchant alors à réduire les coûts pour conserver leurs marges.

Autant de menaces dont les autorités malgaches sont pleinement conscientes. Le ministère du Commerce, de l’Industrie et de l’Artisanat réunit ainsi régulièrement les producteurs et exportateurs de vanille de la Grande Île afin de réfléchir avec eux aux solutions pérennes à mettre en place pour éviter de se faire doubler par d’autres concurrents réputés pour la qualité de leurs gousses (Papouasie Nouvelle-Guinée, Tahiti, Réunion, Comores…). Mais en définitive, le vrai dilemme à résoudre est ailleurs : tirer profit du surcroît de richesses généré par la filière vanille en période de vaches grasses, sans être trop tributaire de la nature volatile de ces revenus ; ni victime des conséquences sociales négatives associées. Une équation assurément complexe…

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