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Godwin Emefiele, le patriote

Godwin-I.-Emefiele-©FOREIGN-INVESTMENT-NETWORK

Gouverneur de la Banque centrale du Nigeria depuis 2014, le financier a su imposer des actions souvent décisives pour piloter au mieux la première puissance économique du continent dans un environnement souvent difficile. Le tout au service du plus grand nombre.   

Par Myke Uzendu

 « Si quelqu’un avait un jour suggéré à mes parents que de cette petite exploitation d’huile de palme de notre ville natale émergerait un gouverneur de Banque centrale, jamais ces derniers ne l’auraient pris au sérieux », se plaît à rappeler à ses interlocuteurs le gouverneur la Banque centrale du Nigeria (CBN), Godwin Emefiele. Une manière de rappeler la force de l’ambition dans la trajectoire d’un destin. Porté à la tête de la CBN le 5 juin 2014, le patron du secteur financier nigérian a depuis appliqué sa feuille de route avec constance et détermination, et ce dans un contexte économique le plus souvent difficile, navigant entre récession économique et stagflation, et composant avec les effets pervers de la pandémie de COVID-19 sur l’économie.

Tâche prométhéenne

Une tâche prométhéenne en grande partie relevée avec succès. Sous sa houlette économique et financière du financier- qui a passé près de trois décennies au sein de banques commerciales avant de prendre les rênes de la CBN- la première économie d’Afrique est aujourd’hui à la 27place mondiale pour ce qui est du produit intérieur brut (PIB) nominal (514 milliards de dollars américains en 2021) et au 24rang en parité de pouvoir d’achat (1069 milliards de dollars).

Parmi ses principaux faits d’armes figure notamment la forte augmentation des crédits bancaires alloués au secteur privé du pays dont le volume total est passé de 16 930 milliards de naira (40,79 milliards de dollars) à sa prise de fonction, en juin 2014, à 36 371 milliards de naira (87,6 milliards de dollars) fin mars cette année. Un plus que doublement des encours de prêts en grande partie due à une mesure phare, mise en place en septembre 2019 : l’imposition aux établissements de crédit du pays d’un ratio prêts/dépôts de 60 % qui a plus ou moins « forcé » les banques à financer « l’économie réelle » au détriment des obligations et titres du Trésor public, qui tenaient jusque-là le haut du pavé. De quoi assurément conforter l’image d’un gouverneur de Banque centrale « patriote », au service des intérêts de la vraie économie, non financiarisée.

Au service de ses compatriotes

De fait, à sa nomination, Godwin Emefiele avait prévenu : il s’engagerait à « garantir une meilleure prise en compte du facteur humain et social », en adoptant notamment des politiques et des programmes axés sur la création d’emplois. Lancé par la Banque centrale du Nigéria, le programme Anchor Borrowers [visant à octroyer des prêts et des subventions aux petits exploitants agricoles], a ainsi permis d’intégrer plus de 925 000 agriculteurs et de créer plus de 10 millions d’emplois (directs et indirects), rappelle l’analyste en politiques publiques, Innocent Onyeabuchi. La BCN et la NiPost [la Poste nigériane] ont par ailleurs convenu d’instaurer des antennes de la [future] banque nationale de microfinance dans 774 collectivités locales du pays afin que les ruraux se trouvant en situation de pauvreté, en particulier les agriculteurs et les petits entrepreneurs, puissent obtenir un crédit à des taux inférieurs à 10 %.

Partisan d’une ligne nationaliste et protectionniste, le gouverneur de la CBN n’a pas hésité également à établir une liste de 43 produits pour lesquels l’accès aux devises sur le marché des changes nigérian en vue de leur importation a été prohibé. Objectif : stimuler la production locale, conserver les réserves de change du pays et surtout, et créer des emplois. Une démarche controversée pour certains mais qui selon le Secrétaire général du syndicat national des travailleurs du textile, du vêtement et de la confection (National Union of Textile, Garment and Tailoring Workers of Nigeria, NUTGWTN), Issa Aremu, « se justifie pleinement. Pourquoi devrions-nous débloquer des devises, dans un contexte de pénurie, pour permettre à certains d’importer des produits que nous sommes à même de produire sur notre territoire ? », interpelle le leader syndical pour qui « cette décision a permis de préserver un grand nombre d’emplois ». Toujours sur le front social, le gouverneur de la Banque centrale a également joué un rôle déterminant dans la création de la Coalition pour la lutte contre le COVID-19, la CACOVID, une initiative pilotée par des acteurs du secteur privé qui a permis de mobiliser des milliards de naira, de construire de nouveaux établissements de santé et de distribuer des colis alimentaires dans tout le pays.

eNaira

La principale contribution de Godwin Emefiele au service de son pays pourrait cependant être sur un autre front, celle de la digitalisation du processus d’inclusion financière avec le lancement, l’an dernier, de l’eNaira, la version numérique de sa monnaie. En octobre 2021, le Nigéria est devenu le second pays d’Afrique- après Ghana et son e-Cedi, à lancer une version digitale de sa devise. Une manière opportune pour la CBN de capitaliser sur la croissance des paiements effectués en ligne et de concurrencer les cryptomonnaies qui échappent à tout contrôle étatique. Mais plus encore, l’eNaira vise à accélérer l’inclusion financière, en rattachant des millions de Nigérianes et de Nigérians non bancarisés au système bancaire. Déjouant l’accueil sceptique de certains milieux, l’application eNaira totalisait ainsi près de 600 000 téléchargements moins de quatre semaines après son lancement.

Dans son rapport Perspectives économiques régionales, publié enavril 2022, le Fonds monétaire international (FMI) a pour sa part considéré que l’eNaira avait ouvert la voie aux monnaies fiduciaires numériques d’autres pays du continent, pour lesquelles il constitue un exemple à suivre. Le gendarme du système financier international a par ailleurs conclu avec satisfaction que l’obligation de présenter un numéro de vérification bancaire pour ouvrir un portefeuille permettrait d’identifier les utilisateurs finaux de l’eNaira et de respecter les réglementations en matière d’intégrité financière.

Plus de 9 millions de transferts et paiements effectués

Fin janvier, plus de 700 000 portefeuilles avaient été téléchargés et neuf millions de transferts et de paiements avaient été effectués avec l’eNaira. Le FMI a également salué l’intention de la BCN d’ajouter une fonctionnalité de paiement des impôts à la plateforme eNaira, une initiative susceptible d’accroître le volume des recettes fiscales. Directrice générale de GT Bank, Miriam Olusanya fait quant à elle remarquer que « l’un des principaux avantages de l’eNaira est qu’il est actuellement disponible à titre gratuit, et que la BCN entend maintenir [la plateforme]à un coût plus abordable que les autres canaux de transaction ».

L’institution financière basée à Washington note par ailleurs que les monnaies numériques de banques centrales telles que l’eNaira « pourraient rendre les envois de fonds plus faciles, plus rapides et moins chers en raccourcissant les chaînes de paiement et en intensifiant la concurrence entre les prestataires de services d’envoi de fonds » tandis qu’une « approbation plus rapide des paiements transfrontaliers pourrait contribuer à renforcer l’intégration commerciale dans la région et avec le reste du monde ».  

Parti de rien et arrivé à tout

Un satisfecit que goûte probablement le principal intéressé, parti de rien et aujourd’hui arrivé à tout. Mais qui n’en oublie pas moins d’où il vient. « J’ai été le premier témoin des difficultés que mes parents ont traversées pour payer mes frais de scolarité ; il leur a parfois fallu puiser dans les recettes de la petite plantation de palmiers à huile que nous exploitions. J’avais parfaitement compris et accepté qu’ils n’étaient pas en mesure de m’offrir le soutien nécessaire pendant ces périodes, et ce, malgré l’aisance affichée par certains de mes camarades », se souvient le gouverneur de la CBN. Guidé par l’appui indéfectible de ses parents, Godwin Emefiele n’a pas dévié de son cap, et a mis son assiduité et sa détermination au service de son ambition : devenir une référence dans son domaine de prédilection, la finance. Après avoir intégré la Nigerian-American Merchant Bank, filiale de la First Bank of Boston, en 1987, il rejoint les premières recrues de la Zenith Bank en 1990. Ce sont ces mêmes qualités qui lui vaudront de décrocher le poste de directeur général du groupe bancaire 20 ans plus tard, puis d’être nommé gouverneur de la Banque centrale en juin 2014 par le président alors en exercice, Goodluck Jonathan. Cinq ans plus tard, il sera reconduit à ce poste- en juin 2019- par l’actuel chef de l’Etat nigérian, Muhammadu Buhari, pour un second mandat de cinq années. Au terme de ce dernier mandat, le patron du régulateur financier nigérian pourra se prévaloir d’être le gouverneur de la CBN ayant occupé le plus longtemps ce poste décisif, juste après son lointain prédécesseur Alhaji Abdulkadir Ahmed, qui avait occupé cette fonction pendant onze années, de 1982 à 1993. Un juste retour des choses pour le financier « patriote », que d’aucuns poussent déjà à démissionner pour se présenter aux élections présidentielles nigérianes, en  2023. Affaire à suivre…

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